Contre-culture: un autre regard

Pour mieux comprendre un certain nombre de tendances actuelles présentes dans la société avec les drogues (de la banalisation du cannabis à la popularité des psychédéliques entres autres), il faut remonter à la période des années 60 aux États-Unis.

C’est à cette époque et en ce lieu que le LSD s’est répandu à grande échelle, mais derrière l’image d’Épinal du flower power, il est bon de contextualiser et de remettre les choses en perspective.

Pour commencer, cet article est une bonne entrée en matière :

On y apprend les liens (bien connus désormais) entre LSD et services secrets américains, mais aussi que certains protagonistes qui répandirent l’acide dans les sixties (Leary, Kesey) avaient aussi été influencés, au moins indirectement (le premier est tout de même devenu informateur du FBI en 1974). Et qu’ Haight-Ashbury (haut lieu de la contre-culture) a vu débarqué les premiers research chemicals, comme le DOM.

On voit aussi les connexions troubles qu’entretenait Ronald Stark, un des plus gros producteur d’acide aux USA et en Europe :

« A fresh police investigation was opened and, in October 1978, Stark was charged with ‘armed banditry’. Despite a charge bordering on terrorism, seven months later he was a free man, released on parole and living in Florence. The magistrate who gave him parole said: ‘Many circumstances suggest that from 1960 onwards Stark belonged to the American secret services.

On more than one occasion Stark let slip hints of connections with the espionage world. There was the story about working for the Defense Department, and another that he closed down the French operation through a CIA tip. He began work with the Brothers at just the time when they were involved with the Weathermen in the United States. Equally timely, he was in Paris during the May 1968 riots and haunted the radical fringes of London in the early 1970s, when there was yet another curious example of his interest in radicalism/terrorism.

Stark is one of the figures in the story of the Brotherhood whose origins do not link directly or tenuously back to Millbrook. When the DEA were putting together a case against Stark in 1972, they had great difficulty in pinning down his personal details and were never able to get his FBI file from New York. Their reports in California and the details passed on to Europe only showed what Stark was not, not what he actually was. »

Quand on se penche sur Owsley Stanley (un autre gros fournisseur de LSD, qui a aussi beaucoup aidé les Grateful Dead financièrement et au niveau du son), on trouve quelques détails surprenants.

Son grand-père était membre du Sénat et avait été gouverneur du Kentucky.
Owsley (surnommé « Bear ») a servi dans l’armée de l’air avant de se lancer dans la fabrication d’acide, il aurait topé la formule du LSD à Berkeley et quelques semaines après lançait la production de méthédrine (méthamphétamine) pour financer son futur labo de LSD. La police fait une descente et il embauche le vice-maire de Berkeley comme avocat et sera relaxé (les flics devront lui rendre tout son matériel).

Il dit lui-même ne pas être un chimiste (j’ai toujours entendu dire qu’il fallait de sérieuses connaissances et que la synthèse du LSD n’était pas donnée à tout le monde, mais bon..) et fait des déclarations un peu farfelues comme:

« Acid on blotter is so unstable (~ 3 days to several weeks at most) you have to be lucky to get 80 mcg. If you want serious changes you need 150-250 mcg, if you want a nice party spirit, then 100 will do, <50 is marginal at best for anything.

Owsley Stanley rejects being called a chemist, saying he was « soundman for a band, Grateful Dead ». Even so, he clearly knows a lot more about LSD than the average user.

Blotter is stupid as a dosage format. It will not keep – some stuff goes off in hours, some in days, all are dead in weeks. Acid dispersed on paper is subject to light, air, moisture, heat, bacteria and the various impurities and chemicals in both the paper and the liquid used to impregnate the paper, and even to various chemical vapours in the air. It is totally worthless, stay away from it. Window pane (gelatin) is only marginally better, even the lowly sugar cube is superior to both of these.

Blotter is not even stable for 30 hours. Deterioration commences as soon as the liquid carrier is soaked into the paper. »

De plus, il s’est fait arrêté avec 100 grammes de pur LSD (+ du DOM) et a été condamné à une peine de prison relativement dérisoire d’un peu moins de 3 ans (par rapport à d’autres qui ce sont fait prendre après comme Tim Scully ou Nick Sand).

Le projet MK Ultra travaillait directement ou indirectement avec des entreprises chimiques et pharmaceutiques de l’époque, et on sait qu’Alexander Shulgin – soi dit en passant, qui était membre du Bohemian Club – travaillait aussi pour le gouvernement (et qu’il est notamment l’inventeur du DOM, appelé aussi STP).

A ce sujet, dans « LSD et CIA » de Martin Lee / Bruce Shlain :

« Puis vint le STP (2,5-diméthoxy-4-méthylamphétamine) – « sérénité, tranquillité, paix » qui avait été trouvé en 1964 par un chimiste travaillant pour le Dow Chemical Company, qui fournissait Edgewood Arsenal, le quartier général des services chimiques de l’Armée. Les scientifiques d’Edgewood avaient testé le STP pour voir s’il pouvait servir d’incapacitant. La CIA, quand à elle, employait la drogue pour ses travaux sur la modification du comportement. Au début de 1967, pour une raison mystérieuse, la formule du STP avait filtré dans la communauté scientifique. (page 189)

Le STP n’était pas la seule drogue bizarre à être injectée dans les artères du ghetto de l’acide (Haight-Ashbury). D’après les médecins de la Free Clinic, il y avait eu une véritable hécatombe avec le prétendu THC (une version synthétique de la marijuana). En fait, il s’agissait de phencyclidine, ou PCP – connu sous le nom d’Angel Dust (poudre d’ange) – lancé sur le marché pharmaceutique par les laboratoires Parke-Davis, comme calmant pour animaux…quoi que l’Armée l’eût testé à la fin des années cinquante sur les GI’s américains à Edgewood Arsenal. A la même époque, mais cette fois pour le compte de la CIA, le Dr Ewen Cameron administrait du PCP à des aliénés du Allain Memorial Institute de Montréal, dans le cadre de l’opération MK-Ultra. Par la suite, l’Agence avait stocké du PCP en qualité « d’incapacitant non-mortel », même si d’après les rapports de la CIA, en doses fortes son absorption pouvait provoquer des convulsions et la mort. (page 188-189) »

« Steve Groff (scientifique de la NASA) offre à la communauté de Millbrook (Timothy Leary) des échantillons d’une drogue top secret, le JB-118 mis au point par les militaires et proche du BZ. » (page 113)

« Une douzaine d’années plus tôt George Hunter White et ses collègues de la CIA avaient installé une de leurs casemates à San Francisco pour tester les drogues hallucinogènes sur des gens qui ne se doutaient de rien. Ils avaient mis fin aux activités de White vers le milieu des années soixante, alors que la région connaissait un véritable boom de l’acide. Il y avait soudain une foule de jeunes gens prêts à avaler presque n’importe quoi – en particulier des substances qui n’avaient été testées qu’en laboratoire »… (page 189)

Petite parenthèse : on peut se questionner sur ce qu’il en est aujourd’hui…quand on voit un gros labo européen (LL) qui a pu inonder le monde de nouveaux lysergamides et dissociatifs, pendant plus de 10 ans sans aucune répercussions (une petite descente à eu lieu en 2022, mais leur activité est repartie comme avant jusqu’en décembre 2024, date à laquelle ils arrêtent la production officiellement et prennent leur retraite). Le chimiste derrière cette entreprise peut même se vanter à visage découvert et montrer son labo dans une interview grand public. Mais nous en reparlerons sans doute plus en détails dans un prochain article…

L’écrivain Hunter S. Thompson – bien connu pour Las Vegas parano mais il était aussi journaliste politique – disait à l’époque ceci :

« Nous sommes en 1967. Il ne fait aucun doute que Berkeley à été le théâtre d’une révolution, mais le résultat ne répond pas exactement aux aspirations des initiateurs du mouvement. Plus d’un militant a plaqué pour de bon la politique et s’est tourné vers la drogue. D’autres ont même plaqué Berkeley…

…Il y a encore deux ans, les plus brillants d’entre eux se sentaient passionnément concernés par les réalités socio-politico-économiques de ce pays. La période a changé. L’engagement militant a vécu. « Transformation », « progrès, « révolution », ces mots n’ont plus cours. La mode est à l’évasion. On veut s’ancrer à la périphérie d’un univers qui aurait pu exister – qui aurait dû, peut-être – et, chacun de son côté, on fait le pari de survivre. Les militants eux, s’arrachent les cheveux devant l’extension du mouvement hippie. Une génération de rebelles s’enfonce dans les limbes de la drogue, prête à beaucoup accepter en échange d’un peu d’ »extase ».

Steve DeCanio a longtemps milité à Berkeley. Aujourd’hui, chercheur au MIT, il représente bien cette multitude de jeunes radicaux qui sont conscients d’avoir perdu leur influence mais ne savent trop comment s’y prendre pour la regagner… »un gouffre sépare le « Flower Power » du vrai combat politique avec ses échéances brutales. Quelque chose doit céder, et la drogue est un trop bel « opium du peuple » pour que ces salauds (les flics) n’en profitent pas. »
En attendant, comme tant d’autres militants, il rigole doucement de voir la « culture » hippie déteindre sur l’establishment. La panique qui s’est emparée des bureaucrates de San Francisco à la perspective des 200 0000 hippies qui menacent de fondre sur le Hashbury cet été a encore le pouvoir de faire rire les anciens de Berkeley. En décrivant la crise imminente, DeCanio n’avait pas la prétention de jouer les Cassandre, mais compte-tenu de la situation, il se peut qu’il ait raison lorsqu’il écrit: « j’imagine Shelley, notre maire, debout sur les marches du Civic Center, hurlant dans les micros de la télé: « Le peuple veut du pain ! Du pain vous entendez ! Laissons-les se brancher ! ».

New York Times Magazine, 14 mai 1967

Parmi les chefs de file de leurs ancêtres précurseurs (la Beat generation), William Burroughs, regardait tout ça d’un œil méfiant :

« Leary et ses copains n’étaient peut-être que des jouets dans une immense machination…! Et si les psychédéliques étaient en fait un instrument de contrôle des masses plutôt que de leur libération ? Celui qui cherche l’illumination est particulièrement vulnérable à la manipulation extérieure…N’oubliez-pas, tout ce qui peut être fait chimiquement peut être fait autrement. »

« Le LSD rends les gens moins compétents. Facile de voir pourquoi ils veulent qu’on se défonce. En général, un petit coup de pouce suffit. Donnez-le en pâture aux médias et l’affaire est dans le sac. Ils n’ont pas besoin de se mouiller beaucoup. »

Un autre passage du livre de Martin A. Lee et Bruce Shlain , souligne en effet le rôle de certains médias :

« Pendant la guerre froide, Henry Luce, le président du groupe Time-Life, n’a pas chômé. Comme Einseznhower, Dulles et la Pax americana, il poussait ses correspondants à collaborer avec la CIA. Il mit évidemment son empire de presse au service de la propagande de l’Agence…

…Le Dr Cohen fit aussi prendre de l’acide à la femme d’Henry Luce, Calre Boothe Luce, ainsi qu’a plusieurs autres personnalités. « Eh bien, oui, bien sûr, on prenait tous de l’acide. Nous formions un petit groupe très créatif – mon mari, moi, Huxley et Christopher Isherwood », se souvint par la suite Mme Luce, la grande dame de la vie politique de l’après guerre (sous Reagan, elle a appartenu au Foreign Intelligence Advisory Board qui dirige les opérations de la CIA à l’étranger)…

En grande partie à cause des articles favorables parus dans la presse d’Henry Luce, les drogues psychédéliques commencèrent à connaître une certaine vogue. » (page 85-86)

Le banquier (chez J.P Morgan) et mycologue amateur Robert Gordon Wasson, avait par exemple fait découvrir les « magic mushrooms » au public américain à travers un reportage dans le magazine Life, en 1957.

Dans le sillage de la contre culture sont nés différents courants liés à la psychologie et à la spiritualité au sens large, dont une « vitrine » importante : l’Institut Esalen – un des piliers des idées New âge – en Californie. A noter que Gregory Bateson, qui a participé à sa création et son évolution a fait parti de l’OSS.

Le développement personnel s’est diffusé plus largement (par exemple en entreprise), s’accommodant très bien d’une société individualiste, avec comme mantra « change toi et le monde changera », ramenant tout à la responsabilité individuelle, éclipsant les facteurs sociaux / environnementaux, etc. Ces « spiritualités à la carte », permettent de piocher un peu partout et de faire son propre mélange. Trouver la paix en soi à tout prix, plutôt que d’essayer d’améliorer le monde. Ouvrir ses chakras et s’adapter devient le nouveau crédo de la « société liquide ».

L’héritage de cette période, se retrouve aussi dans l’éclatement des normes de l’époque : destruction de la famille et des religions classiques, inversement des valeurs, sexualité « libérée », le tout bien en accord avec la société de consommation (individus seuls = plus de profits). Cette période psychédélique est venue brouiller des repères et sous couvert de liberté, c’est surtout un libéralisme (ultra) sauvage et débridé qui émergea !

L’informatique n’est pas bien loin, et de contre-culture à cyberculture, il n’y a qu’un pas !

Un exemple, Stewart Brand, connu pour avoir édité le Whole Earth Catalog (certains comme John Markoff, disent de ce livre qu’il était « internet avant internet ») était proche des Merry Pranksters et de Ken Kesey. Son livre a eu une profonde influence sur Steve Jobs et probablement toute une génération de techniciens (voir un reportage complémentaire à ce sujet et aussi ce chapitre d’un bouquin en accès libre).

Stewart raconte comment, de passage au centre de calcul de Stanford (la même université où Kesey a découvert les psychés en participant à des expérimentations, relatées dans le livre « Acid test »), il a vu des gens jouer à un des premiers jeux vidéos (Spacewar) et que ça lui faisait penser à une expérience « hors du corps » et qu’a ce moment là, les seules expériences de ce type qu’il avait vu étaient liées à la drogue. Il prétendait aussi que le cyberespace était une sorte de 4ème dimension.

« I was at the Stanford computation centre and this was some time in the early 60s and I saw these young men playing Spacewar! [an early computer game]. They were out of their bodies in this game that they’d created out of nothing. It was the only way to describe it. They were having an out-of-body experience and up until that time the only out-of-body experiences I’d seen were drugs. »

Timothy Leary a déclaré plus tard que le « PC est le LSD des années 90 » et est devenu un promoteur de l’idéologie cyberpunk (Leary préférait le mot cyberdélic) qui était censé être une nouvelle façon de se libérer (ça vous rappelle rien ?)…
Même si, des années plus tard, certains promoteurs comme Hakim Bey – inventeur du concept de zones d’autonomies temporaires, très lié plus tard aux teufs clandestines – trouvèrent avec amertume que la « révolution d’internet » était loin de tenir ses promesses, et était même plutôt l’inverse…un asservissement, avec Big Brother en embuscade (sans parler des addictions aux écrans, au porno, etc.).

Par la suite, les années 90 ont vu l’émergence de l’espace festif alternatif techno avec la free party. Profondément liée à des modes de vie nomades et alternatifs, elle s’est à son tour érigée en mouvement contre-culturel. Avec le LSD et la MDMA comme « sacrements », ces événements sont devenus parfois des supermarchés de la dope à ciel ouvert (vente à la criée, etc.) et la conscience politique du teuffeur, s’est bien souvent perdue dans les méandres de la défonce (« a generation lost in space » pour paraphraser Hinkstep).

Le soft power viendra remplacer peu à peu le hard power en jouant sur les désirs des citoyens, devenus avant tout des consommateurs (pour chaque problème, un produit), l’hédonisme étant définitivement mis en avant.

Alors, sommes-nous vraiment conscients des profonds changements intervenus pendant cette période charnière (et de l’impact sur nos vies actuelles) ou bien sommes-nous trop « englués » dedans pour prendre du recul ?

Sources diverses en vrac :

https://www.druglibrary.net/schaffer/lsd/books/bel4.htm

https://www.rollingstone.com/feature/owsley-stanley-the-king-of-lsd-82181

https://www.youtube.com/watch?v=FxDf4A3ErMY


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